Indispensables humanités

 

Article n°1

Défendre les humanités pour ne pas oublier leur rôle essentiel dans la construction spirituelle des êtres et dans la transmission de l'histoire de notre civilisation dont les racines plongent dans le formidable terreau de l'Antiquité.

 

Indispensables humanités

« L’oiseau de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit. »  Hegel

Vision globale et construction spirituelle

Défendre le latin, le grec et l’étude de l’Antiquité dans l’enseignement secondaire vise à souligner le caractère indispensable des humanités au cœur des démocraties contemporaines. Dans un souci de continuité des niveaux de formation, c’est aussi contribuer à soutenir leur place essentielle dans l’éducation supérieure. D’ailleurs, des universités de renommée mondiale, dont Harvard, l'Université de Kyoto avec sa Shishu-Kan Graduate School of Advanced Integrated Studies in Human Survivability et l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne, donnent l’exemple en ne limitant pas leurs formations aux filières scientifiques et professionnalisantes. Les humanités y sont enseignées dans le but de former des étudiants possédant une vision globale des crises systémiques et des enjeux mondiaux. Cet enseignement joue également un rôle déterminant dans la construction spirituelle de nombreux jeunes issus de milieux défavorisés ou modestes, n’entrant pas dans le sillon des politiques élitistes. Je fus l’un d’eux.

 

Sciences humaines et sociales, langues et littératures anciennes, langue et littérature françaises, histoire des civilisations et des relations internationales, histoire des idées, de la philosophie et de l’art, tous ces domaines de la connaissance contribuent au développement de soi car ils stimulent la réflexion sur la condition humaine et notre capacité à construire notre existence.

 

 

Compétences et besoins fondamentaux

Souvenons-nous également que les humanités développent des compétences capitales (capacités d’analyse, de communication, sens critique, créativité, sens de l’universalité et de la tolérance) et qu’elles sont nécessaires à de nombreux métiers (enseignant, juriste, avocat, journaliste, diplomate). Elles ouvrent aussi l’esprit sur des problématiques que les sciences « dures » ne peuvent résoudre – les questions éthiques, par exemple. Elles pallient ainsi la myopie de sociétés techniciennes souvent privées de sens et de sagesse, tant il nous manque une largeur de vue, une vision à long terme dont l’étendue et la profondeur embrasseraient la complexité croissante, dépasseraient les seuls intérêts mercantiles et l’hyperspécialisation. En bref, les humanités nourrissent nos besoins fondamentaux à l’heure où les industries du malheur prospèrent et contribuent à la destruction généralisée. Elles nous questionnent finalement  sur notre nature essentielle et nos aspirations les plus profondes, celles-là mêmes qui, si elles donnaient leurs fruits, pourraient corriger le chaos ambiant.

 

 

Mémoire et innovation

À l’heure où la mondialisation, la multiculturalité et la pression des flux migratoires fissurent les contours de notre propre identité, les débats sur la réforme du collège révèlent des enjeux de civilisation. Si nous occultons une partie de notre patrimoine, nous risquons de dissoudre peu à peu le lien avec notre passé, lui-même enraciné dans un dialogue continu avec l’Antiquité. Songeons simplement à l’esprit de la Renaissance dont on sait qu’il fut nourri par la littérature, la philosophie et la mythologie antiques.

 

Capables désormais de produire des légumes hors sol, nous serions à même de façonner des esprits privés des lumières d’une vaste mémoire et d’un imaginaire opérant. L’université tente parfois de contourner cet écueil en soutenant l’émergence des humanités digitales. Avec une approche interdisciplinaire et holistique de la connaissance, associée à des outils informatiques révélant le tissu de relations entre des données culturelles éparses, les humanités digitales offrent de nouvelles perspectives dans les domaines de la recherche, de l’enseignement et de l’édition.

 

Toutefois, la vigilance reste de mise face à la montée en puissance du tout-numérique et des biotechnologies qui tracent peu à peu l’horizon du transhumanisme. Nous sommes en droit de nous demander si nous ne sommes pas en train de construire une contre-utopie capable d’aliéner massivement les consciences au nom d’une virtualité généralisée et sous le poids d’outils numériques relégués au rang de gadgets technologiques. Les visions de Mary Shelley (Frankenstein ou le Prométhée moderne), de George Orwell (1984) et d’Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes) sont largement dépassées. Dans ce contexte, les humanités font encore office de contrepoids.

 

 

Incontournables humanités…

Incontournables en effet. Car dans un monde laïc et séculier, elles seules sont capables de mettre en lumière ce qu'il y a de plus grand en l'homme. Les cours de programmation informatique ne transmettront jamais aux enfants ce qui relève de la dignité humaine et de la sagesse. Ils ne permettront pas de comprendre ce que signifie être bon, d’apprendre à distinguer le juste de l’injuste ou à développer un savoir-faire éthique. Certes, ce n’est pas leur fonction. Mais leur survalorisation au détriment de la transmission des humanités souligne bien notre soumission à la religion du progrès indéfini. Et pourtant, nous ne possédons pas le recul nécessaire permettant de réfléchir à l’impact du tout-numérique sur des esprits en formation. Au vrai, sous l’effet du culte de la vitesse et de l’information instantanée, du consentement aveugle au scintillement des mondes virtuels, et avec l’expansion des robots-écrivains, nous risquons d’abandonner au bord du chemin un pan entier de nous-mêmes – cette part de soi souvent invisible à soi-même et que les humanités nous révèlent.

 

© Alain Grosrey, 10 octobre 2015

 

 

Sources

  1. Nicolas Zufferey, « Cinq bonnes raisons de faire des études de lettres (et de soutenir les humanités à l’université », article publié dans le journal suisse Le Temps du 5 février 2013. https://www.unige.ch/lettres/files/5213/9404/0384/CinqRaisons.pdf
  2. Le Point, N° 2231, dossier « Latin-grec, inventaire avant liquidation », jeudi 11 juin 2015.

Partagez cet article


Écrire commentaire

Commentaires: 0